Et si nous étions déjà des robots avant l'IA ? Entre routines mécaniques, réflexes conditionnés et comportements programmés par la société, où se situe encore notre libre arbitre ?

C'est cette question provocatrice que Jeff Van de Poël a explorée lors d'une conférence donnée dans le cadre de la journée des 20 ans de Compilatio. Un anniversaire qui tombe à un moment charnière, où l'IA générative bouleverse notre rapport à la création et à l'authenticité.

Au cœur de cette réflexion : le concept d'Homo Docent  (littéralement "l'homme qui enseigne") qui désigne l'être humain dans sa capacité à transmettre des savoirs et à évoluer. Mais que devient cet Homo Docent à l'ère 2.0 ? Comment la digitalisation et la standardisation ont-elles transformé notre manière d'apprendre, d'enseigner et d'être humain ?
 

La conférence, suivie en majorité par des enseignants du supérieur, a été rythmée par plusieurs sondages en direct. Découvrez les réflexions et les questions de Jeff Van de Poël, puis les résultats des sondages, à travers cet article 👇

 

Sommaire : 

 


Les automatismes invisibles de l'enseignement supérieur

L'intelligence artificielle suscite une inquiétude : celle de la robotisation de nos pratiques pédagogiques.
Pourtant, ne nous sommes-nous pas déjà robotisés bien avant son émergence ?

Cette question, explorée lors d'une conférence interactive auprès de 26 enseignants de l'enseignement supérieur, révèle des automatismes profondément ancrés.

Les résultats du sondage mené sont sans appel : la majorité admettent laisser le rythme institutionnel primer sur le rythme d'apprentissage « tout le temps » ou « quasi tout le temps ».
Cette donnée illustre l'architecture disciplinaire décrite par Foucault dans "Surveiller et punir" (1975) : emplois du temps rigides, sonneries, rangées de pupitres.

L'institution éducative devient un dispositif de contrôle temporel où le cadre prime sur l'apprentissage.

rythme institutionnel-rythme d'apprentissage

La standardisation comme norme

Ivan Illich, dans "Une société sans école" (1971), dénonçait l'imposition de parcours uniformes.
Cette standardisation transforme l'école en machine à certifier plutôt qu'en espace d'apprentissage authentique.

Le sondage adressé aux participants de la conférence le confirme : une majorité reconnaît mesurer davantage la conformité au format que l'apprentissage réel.

La cage de fer bureaucratique de Max Weber (Économie et société) se manifeste concrètement : entre 2 et 15 heures hebdomadaires sont consacrées aux tableaux de bord et formulaires, transformant l'enseignant en exécutant de procédures au détriment de l'interaction pédagogique.

standardisation apprentissage

Le modèle industriel de l'éducation

Ken Robinson (Do Schools Kill Creativity?, 2006) établit un parallèle entre le système éducatif et la chaîne de montage : production en série, normalisation des outputs, cohortes par année de naissance.

Le sondage réalisé confirme cette logique : la majorité estime que leur institution fabrique des produits conformes plutôt que de cultiver des personnes uniques.
 

Hartmut Rosa (Accélération et aliénation, 2010) identifie la dictature du rythme : toujours plus de matière dans un temps réduit. Les enseignants deviennent des distributeurs automatiques de contenu ! 

éducation-apprentissage-modèle industriel

Les réponses des enseignants le confirment : une large majorité enseigne à la vitesse du programme plutôt qu'à celle de la compréhension.
Laval et Dardot (La nouvelle raison du monde, 2009) analysent la gestion par les nombres : KPIs, indicateurs de performance et taux de satisfaction multiplient les tableaux de bord, détournant l'attention des processus d'apprentissage réels.

Meirieu (Le plaisir d'apprendre, 2014) pointe les automatismes pédagogiques : diaporamas recyclés, corrections standardisées, séquences copiées-collées.

Le paradoxe révélé

Ces constats convergent vers un paradoxe saisissant : nous craignons que les intelligences artificielles comme ChatGPT nous robotise, alors que nous nous sommes déjà largement robotisés nous-mêmes.

Les structures institutionnelles, les contraintes temporelles, les logiques bureaucratiques et les habitudes professionnelles ont progressivement mécanisé nos pratiques pédagogiques.

➡️ La question devient alors : et si l'IA pouvait paradoxalement nous aider à nous dé-robotiser ?

ia dérobotisation-chatgpt
conversational framwerok-fr

Le Conversational Framework comme boussole

Le Conversational Framework de Diane Laurillard identifie sept actions cognitives essentielles :

  1. acquérir
  2. enquêter
  3. débattre
  4. pratiquer
  5. collaborer
  6. produire
  7. réfléchir.
     

Un enseignement robotisé n'active qu'une ou deux dimensions, tandis qu'un enseignement vivant orchestre une variété d'actions qui s'enrichissent mutuellement.

Lors de cette conférence, nous avons demandé aux enseignants de classer les 7 actions cognitives essentielles.
Le classement réalisé est révélateur : « acquérir » (413 points), « collaborer » (408 points) et «pratiquer » (401 points) dominent, tandis que « débattre » (210 points) et « enquêter » (175 points) sont nettement moins mobilisées. Ce déséquilibre illustre la prévalence du modèle transmissif, où l'apprenant reçoit et applique, mais explore rarement de manière autonome.

Du côté enseignant, six actions structurent l'activité : transmettre, animer, concevoir, évaluer, soutenir et encourager la réflexion. Concevoir et évaluer accaparent l'essentiel du temps. Cette surcharge se fait au détriment de l'animation, du soutien individualisé et de l'encouragement à la métacognition.

 

L'IA comme levier de ré-humanisation

Les participants de la conférence ont exploré en direct les potentialités de l'intelligence artificielle pour rééquilibrer ces pratiques.

  • Pour la transmission : l'IA peut générer des supports structurés et des contenus multimodaux.
  • Pour l'animation : elle suggère des activités interactives et génère des questions stimulantes.
  • Dans la conception : elle excelle dans la création de cas pratiques contextualisés et d'exercices personnalisés.
  • L'évaluation apparaît particulièrement prometteuse : pré-corrections, génération de QCM de qualité, grilles critériées et feedback automatisé pour le formatif. Les participants soulignent toutefois qu'il ne faut jamais l'utiliser pour des décisions sommatives importantes, en raison des biais et hallucinations.
  • Pour le soutien, l'IA fournit des feedbacks personnalisés et assure un tutorat accessible 24h/24. Pour encourager la réflexion critique, elle génère des débats contradictoires et peut même exploiter ses hallucinations comme support pédagogique.
IA-rééquilibrer pratiques pédagogiques

Vers une pratique augmentée

L'utilisation d'outils comme NotebookLM illustre ces possibilités. Cette technologie permet de transformer des documents pédagogiques en podcasts conversationnels, créant une relation organique avec le savoir.
Les agents conversationnels personnalisés, entraînés sur des corpus spécifiques et respectant les principes de souveraineté des données, offrent un tutorat personnalisé accessible en dehors des heures de cours.

La question de la souveraineté numérique demeure centrale. Les enseignants doivent privilégier des solutions qui garantissent la confidentialité des données et évitent l'entraînement non consenti des modèles. En désactivant l'historique des conversations et en appliquant une politique stricte de protection des données personnelles et institutionnelles, il devient possible d'exploiter les bénéfices de l'IA tout en préservant l'intégrité éthique de la démarche pédagogique.
 

Ces dispositifs ne remplacent pas l'enseignant, mais lui permettent de concentrer son énergie sur les dimensions les plus humaines de son métier : l'accompagnement individualisé, la stimulation de la pensée critique, la facilitation des débats et la construction d'une relation pédagogique authentique.
La clé réside dans un changement de perspective : plutôt que de craindre la robotisation par l'IA, il s'agit d'utiliser celle-ci comme un exosquelette cognitif.
En déléguant les tâches mécaniques et chronophages à des systèmes automatisés, l'enseignant peut retrouver du temps pour les interactions authentiques, l'accompagnement individualisé, la créativité pédagogique et la réflexion approfondie.

➡️ L'IA ne nous transforme pas en robots : elle peut au contraire nous aider à redevenir pleinement humains dans notre pratique pédagogique.

ia-transformer pratiques pédagogiques


Conclusion : sortir de la cage de fer !

Le diagnostic est posé : nous nous sommes progressivement robotisés sous l'effet conjugué des structures institutionnelles, des logiques gestionnaires et des habitudes professionnelles.

L'arrivée de l'intelligence artificielle ne représente pas une menace supplémentaire, mais une opportunité de transformation. À condition de l'appréhender non comme un substitut, mais comme un outil de libération du temps et de diversification des pratiques.

IA et ré-humanisation de  l'enseignement

La véritable question n'est donc pas « l'IA va-t-elle robotiser l'enseignement ? », mais « comment pouvons-nous utiliser l'IA pour sortir de notre propre robotisation ? ».
Cette perspective invite à repenser profondément notre rapport à la technologie éducative :
non pas comme une menace déterministe, mais comme un levier pour retrouver la dimension créative, relationnelle et profondément humaine de l'acte d'enseigner.

L'Homo docent 2.0 n'est pas celui que l'IA aurait déshumanisé, mais celui qui utilise consciemment les technologies pour se ré-humaniser.

 

🎬 Visionnez le replay de cette conférence : [LIEN À VENIR]

Photo de Mohamed BADI

Jean-François Van de Poël

Passionné par l’IA et ses applications pédagogiques, Jeff mène des recherches dans ce domaine et anime depuis plusieurs années des conférences éducatives.