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Date : 12.01.2006
Journal : Nouvel Observateur
Titre : Etudiants : alerte à la triche!
Auteur : Véronique Radier
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Lien : http://www.nouvelobs.com/articles/p2149/a292002.html


Etudiants : alerte à la triche !

On ne pirate pas que de la musique sur le Net : 60% des étudiants avouent y copier régulièrement des travaux en tout genre, de la fiche de lecture à la thèse de doctorat au grand complet. Souvent en toute impunité

Le brillant chirurgien qui vous opérera demain ou le juriste qui vous aidera à remplir vos déclarations fiscales auront-ils bien toutes les connaissances indispensables ? Pas si sûr. Pourquoi ? Parce que, « grâce » à internet, ils pourraient avoir décroché leur diplôme en s'épargnant une bonne part du travail. Si la triche est vieille comme le monde, avec l'arrivée du « copier-coller » elle est aujourd'hui passée de l'artisanat au stade industriel. «Avant, il fallait tout de même se donner la peine d'aller chercher un ouvrage dans une bibliothèque, de le recopier et par là même de le lire; maintenant, quelques secondes et deux clics suffisent», constate Nicole Fiori-Duharcourt, directrice de la section disciplinaire au Conseil national de l'Enseignement supérieur. La Toile, ce formidable outil de documentation où des millions d'étudiants et de chercheurs à travers le monde rentrent leurs travaux, est peu à peu devenue un libre-service où le pillage est la règle. Principe de base : tout ce qui est sur le Net est à moi... «Les jeunes se disent : puisque c'est possible, c'est donc que c'est autorisé», explique Jean-François Fiorina, directeur de l'ESC Grenoble. A quoi s'ajoute la longue liste de sites qui font carrément commerce de la revente d'exercices, mémoires, fiches de lecture, etc. Et, du collège au doctorat en passant par les grandes écoles, toutes disciplines confondues, les jeunes sont de plus en plus nombreux à trouver naturel de s'approprier le travail des autres et cela, bien sûr, sans mentionner leurs « emprunts ».
Le phénomène prend même des proportions incroyables : 60% des étudiants de grandes écoles avouent copier tout ou partie de leurs travaux sur le Net, selon l'étude à paraître d'un chercheur britannique, Peter Foster. Professeur à l'ESC Caen, il s'est intéressé au plagiat dans les écoles de management en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Un chiffre corroboré par autre étude à paraître portant cette fois sur l'université et les grandes écoles : «Plus de 70% des travaux rendus par les étudiants contiennent au moins un passage copié à l'identique sur internet», indique Frédéric Agnes. Fraîchement diplômé du DESS Entreprenariat et Technologies de l'Information de l'Université de Savoie, ce jeune diplômé a créé sa société avec un camarade de promotion. Ils vendent aux universités et aux grandes écoles un logiciel de détection du plagiat nommé Compilatio. Et il y a fort à faire, tant la triche sévit dans toutes les disciplines et à tous les niveaux de formation.
Michèle Bergadaa, professeur en marketing à HEC Genève, en a fait l'expérience. En 2003, elle s'est rendu compte que cinq de ses étudiants de DEA, sur une promo de trente-cinq, avaient entièrement plagié leur mémoire sur le Net. «Une étudiante s'est purement et simplement contentée de copier un mémoire intégralement, en changeant juste la page de garde! » Pris la main dans le sac, les cinq fraudeurs ne semblaient aucunement réaliser la gravité de leurs actes. «On aurait presque dit qu'ils ne comprenaient pas ce que nous leur reprochions!» Sidérée, l'enseignante a lancé un appel à témoignages via le Net auprès des professeurs d'université et de grandes écoles, notamment en France : «J'ai reçu une avalanche de réponses! De très nombreux enseignants sont confrontés au problème et ne savent que faire.» Elle a mis sur pied un site d'information et de veille pour lutter contre le plagiat.
Pourtant, on est encore loin de la mobilisation générale. «Nos enseignants savent très bien repérer les fraudes», assure ainsi Christian Margaria, président de la Conférence des Grandes Ecoles. Et du côté de la Conférence des Présidents d'Université, c'est même franchement le silence radio. Mieux, certaines facs ne voient pas le problème : «Nous n'avons jamais répertorié aucun cas grave», déclare Patrick Porcheron, responsable de ces questions à l'université Pierre-et-Marie-Curie. Et d'une façon générale les enseignants restent souvent sceptiques. «C'est une question de génération », explique François Boquet, enseignant à l'université de Lyon-II, où l'on s'apprête à mettre en place le logiciel Compilatio. Selon le dernier baromètre Médiamétrie, les étudiants sont aujourd'hui la seule catégorie de Français à surfer à 100%, contre 87% des enseignants et 56% des parents... Bref, tout se passe comme si, après l'invention de la calculette, on continuait à nier son existence et l'usage que peuvent en faire les étudiants, et à leur donner les mêmes exercices, comme si rien ne s'était passé. «Il est incroyable que plus de cas n'arrivent pas jusqu'à nous, les universités restent largement dans le déni», déplore ainsi Nicole Fiori-Duharcourt.
Pour sortir de cette situation ubuesque, il faudrait non seulement sensibiliser les enseignants et les étudiants à cette question, mais remettre à plat tout notre système d'évaluation. Trouver de nouvelles méthodes pour vérifier l'acquisition des connaissances et leur mise en oeuvre. Il faudrait aussi mettre un terme à l'extraordinaire inflation d'examens et d'évaluations en tout genre dénoncée par plusieurs rapports récents, jusqu'ici en vain. «En France, les étudiants doivent sans cesse rendre des travaux, dix fois plus qu'en Grande-Bretagne», assure Peter Foster. Ecrasés de demandes, ils se sentent d'autant plus incités à faire leur marché en ligne.
Autre problème, l'impunité. La plupart des facs et des grandes écoles jouant à l'autruche et niant le plagiat, le risque de sanction est très faible. «La proportion de tricheurs, autour de 60%, est à peu près identique dans tous les pays développés, mais en France elle se maintient à un niveau élevé jusqu'à la fin des études», explique Peter Foster. Ce n'est donc pas seulement parce qu'ils ne réalisent pas la gravité de leurs actes que les étudiants trichent, «mais parce qu'ils se disent qu'entre un risque bien réel d'échec et le risque infime de se faire pincer, il n'y a pas à hésiter», explique le chercheur, qui s'alarme. «Cela représente à terme un réel danger sur le plan économique : de plus en plus de managers insuffisamment formés risquent de parvenir à des postes de responsabilité.» Pis : «Aux Etats-Unis, c'est dans les études médicales que la triche est le plus fréquente!» Inquiétant et profondément injuste pour tous ceux et toutes celles qui continuent, malgré tout, à ne pas tricher.

Véronique Radier
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